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dotMeow veut devenir l’espace idéal pour un internet queer et ouvert

07 août 2026

Internet accueillera bientôt de nouveaux domaines génériques de premier niveau (gTLD). L’un des candidats est dotMeow (.meow), un projet de gTLD piloté depuis la Belgique qui souhaite soutenir la communauté queer dans le monde entier.

Sa campagne de financement participatif a rapidement récolté plus de 120 000 euros pour financer la candidature. Une raison suffisante pour que DNS Belgium s’entretienne avec Aeryn Van Daele, à l’origine du projet et CEO de dotMeow, au sujet du nouveau domaine de premier niveau et de son ambition de soutenir la communauté queer. « C’est un projet qui nous tient à cœur et qui prend une ampleur inattendue. »

Comment en vient-on à demander la création d’une extension .meow ?

Il y a quelques années, nous étions quelques nerds queer attablés dans un café et nous nous demandions ce que nous pouvions faire pour donner plus de stabilité à notre communauté. L’idée de gérer notre propre gTLD a été évoquée. Comme beaucoup de personnes de notre communauté aiment les chats et que le côté déjanté d’internet est souvent associé aux vidéos de chats et aux mèmes, nous sommes vite arrivés à .meow.

Le projet était-il concret dès le départ ?

Non. Rien que le dépôt de la candidature coûte 227 000 dollars, ce qui rendait l’idée totalement irréaliste à l’époque. Mais quelques mois plus tard, nous avons découvert qu’ ICANN (l’organisation qui prend les décisions relatives aux domaines de premier niveau dans le monde, NDLR) dispose désormais d’un Applicant Support Program (ASP). Dans ce cadre, les organisations à but non lucratif peuvent, sous certaines conditions, soumettre leur candidature à un coût bien inférieur. Nous bénéficions en outre gratuitement du soutien d’avocats et d’autres experts qui connaissent les aspects techniques et administratifs des noms de domaine.

Pour nous, c’était le signal qu’il fallait vraiment nous lancer. Le groupe derrière dotMeow a une fibre militante : si l’on a la possibilité de faire quelque chose qui peut améliorer le monde, il faut le faire. L’occasion s’est presque présentée d’elle-même.

Sophie Dings, coordinatrice du développement durable chez DNS Belgium (à gauche), et Aeryn Van Daele, PDG de dotMeow (à droite).

Par où commence-t-on lorsqu’on veut déposer une candidature pour un gTLD ?

Dans un premier temps, fin 2024, nous en avons parlé à d’autres personnes. Nous avons notamment constaté beaucoup d’enthousiasme au Chaos Computer Congress (CCC), une conférence de hackers à Hambourg. Nous avons ensuite créé une ASBL en Belgique.

Évidemment, un tel projet ne se mène pas seul. TQ Hirsch, qui a cofondé le projet et en est CFO. Ensemble, nous avons alors trouvé un troisième membre du conseil d’administration, Nadim Kobeissi, qui possède une expérience en cryptographie et en sécurité des réseaux. Depuis, Lauren Thomas a rejoint notre équipe au poste de responsable de projet, ou « Chief Cat Herder ». Ce rôle est indispensable pour nous maintenir sur la bonne voie tout au long de ce processus. L’équipe compte également Ela Bambust, graphiste et responsable des réseaux sociaux, et ElleJay König, membre à titre consultatif.

Nous cherchions à récolter 80 000 euros et nous en avons obtenu plus de 120 000. À partir de là, le projet est soudain devenu très concret.

À l’été 2025, nous savions que nous pouvions bénéficier de l’ASP et nous avons annoncé notre campagne Kickstarter. Mais même à ce moment-là, nous nous disions : « On va essayer, mais il y a peu de chances que nous parvenions à récolter une telle somme. » Nous visions 80 000 euros et en avons récolté plus de 120 000. À partir de là, le projet est soudain devenu très concret et nous avons pu nous lancer à fond !

Avez-vous encore besoin de certains profils pour faire avancer .meow ?

Un bon comptable serait le bienvenu. Ce pourrait même être l’une de nos premières recrues. Pour l’instant, nous bénéficions d’un soutien juridique suffisant, mais un comptable qui connaît le secteur des noms de domaine et l’intersection complexe entre la législation sur les ASBL et le droit international nous serait d’une grande aide.

Vos premiers salariés, donc. Pour l’instant, aucun de vous n’en a fait son métier ?

Les six membres s’investissent bénévolement : cinq d’entre nous ne sont pas rémunérés et notre responsable de projet travaille énormément comme freelance pour une indemnité très limitée. Mais ce n’est pas parce que nous le faisons que nous attendons des autres qu’ils travaillent eux aussi entièrement gratuitement pour .meow, ni que nous voulons continuer de la sorte à long terme.

ICANN a ouvert le cycle de candidatures le 30 avril. Avez-vous déjà introduit votre dossier ?

Il aura été introduit au moment de la publication de cette interview. Comme notre organisation est assez récente, ICANN souhaite également vérifier notre solvabilité financière. Nous avons donc attendu la clôture de notre deuxième trimestre comptable.

Une grande partie du travail est cependant déjà faite. Beaucoup de questions auxquelles les candidats doivent répondre figuraient déjà dans notre demande pour l’Applicant Support Program. Nous avons aussi poursuivi les préparatifs en coulisses à l’aide de l’Applicant Guidebook.

Une fois le dossier introduit, il faudra attendre octobre. Chaque candidat saura alors si sa demande est acceptée en principe ou non. C’est le principal obstacle.

Tout dépend donc de la qualité du dossier ?

Il est possible que d’autres acteurs déposent eux aussi une candidature pour .meow. Dans ce cas, l’attribution se fera aux enchères. Pour nous, l’aventure s’arrêtera probablement là, car nous n’avons pas les moyens de mettre, par exemple, un million de dollars sur la table.

Au-delà des démarches administratives, il y a aussi la gestion technique. Comment comptez-vous l’assurer avec une petite équipe ?

Dans un premier temps, nous travaillerons avec un tiers, un registry service provider ( RSP ), qui assurera pour nous la gestion technique de l’extension. Nous ne disposons pas de nos propres serveurs pour le DNS, même si c’est notre ambition à terme.

Notre ambition est d’appliquer des règles plus strictes en matière de protection de la vie privée et de sécurité que celles imposées par le RGPD ou la directive NIS2.

Pourquoi attendre ?

Pour l’instant, nous voulons limiter nos frais généraux et démarrer sans difficulté. Mais nous ambitionnons, par exemple, d’appliquer des règles de confidentialité et de sécurité plus strictes que celles imposées par le RGPD ou NIS2 . Nous voulons uniquement collecter le strict minimum de données et ne les partager qu’en dernier recours.

Actuellement, aucun RSP ne fonctionne comme nous le souhaitons. D’ici environ cinq ans, nous voulons donc pouvoir assurer nous-mêmes cette gestion technique. Si cela se passe bien, nous n’excluons pas de devenir, à long terme, un RSP pour d’autres gTLD. Dans ce cas, les revenus tirés de nos services de registre pour d’autres acteurs pourraient revenir à la dotMeow Foundation (la fondation qui porte le futur gTLD), ce qui nous permettrait de soutenir encore davantage de projets.

Quand attendez-vous les premiers noms de domaine .meow ? Et pensez-vous qu’ils seront nombreux ?

Dans le cadre de Kickstarter, nous offrons aux personnes qui nous soutiennent des bons leur permettant d’acheter un ou plusieurs noms de domaine. Environ 1 300 personnes recevront au moins un bon et seront probablement les premières à enregistrer un nom de domaine.

Nous espérons ensuite une croissance lente et stable de cinq à dix pour cent par an. Nous nous basons sur les chiffres de gTLD comparables, comme .gay et .lgbt.

La date de lancement exacte dépend du processus d’ICANN, mais 2028 nous paraît réaliste. Cela signifierait que nous pourrions, espérons-le, commencer à soutenir financièrement des projets à la mi-2029.

Un espace dédié à la communauté queer

.meow veut devenir l’extension internet de la communauté queer. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Nous faisons cela pour notre communauté, mais aussi pour décentraliser davantage internet : aujourd’hui, une grande partie d’internet est entre les mains de quelques grandes plateformes. Celles-ci ne sont pas toujours très enclines à soutenir la communauté queer. Et ce soutien n’est pas acquis partout, même en Europe. Avec .meow, nous voulons faire contrepoids. À terme, nous voulons utiliser les revenus de .meow pour soutenir des projets destinés à notre communauté.

De quels types de projets s’agit-il ?

Certains auront une dimension technologique : nous pourrions par exemple soutenir un serveur AT Protocol (le protocole sur lequel fonctionne Bluesky) ou des cybercafés queer-friendly. Mais il pourrait aussi s’agir d’initiatives sans rapport avec internet. Si la situation financière est très bonne, nous pourrions par exemple créer un organe de conseil médical et juridique destiné aux personnes transgenres et aux autres personnes queer. Une telle organisation pourrait les accompagner dans les questions liées à leurs droits et à leurs besoins, car il manque aussi des conseils juridiques et administratifs fournis dans une perspective explicitement alliée à la communauté queer.

Nous voulons également prévoir un budget spécifique pour apporter un soutien financier, pratique et administratif aux projets qui nous sont soumis.

Il s’agit évidemment d’ambitions. Il est trop tôt pour citer des projets précis : nous ne percevrons nos premiers revenus qu’en 2028 et il y aura toujours plus de demandes que nous ne pourrons en soutenir.

Aeryn Van Daele, CEO de dotMeow.

Indépendamment des projets que vous soutiendrez, dotMeow souhaite-t-elle, en tant qu’organisation, résoudre ou traiter certains problèmes au sein de la communauté ?

L’oppression des personnes queer ne disparaîtra pas demain ni dans cinq ans. Nous ne nous imaginons pas non plus que dotMeow pourra résoudre ce problème à elle seule. Mais en attendant, nous construisons un environnement où les personnes queer sont explicitement les bienvenues et peuvent trouver du soutien.

TQ, qui a cofondé le projet avec moi, l’a récemment bien résumé : « Il existe de nombreuses initiatives autour des droits et de la sécurité, mais la lutte continue. Sur le plan financier aussi : même les auteurs queer qui rencontrent du succès gagnent à peine de quoi vivre et, en tant que communauté, nous en avons assez de vivre en marge de la société. »

Il ne s’agit pas seulement de sécurité. Nous voulons aussi créer un espace où des choses merveilleuses peuvent à nouveau se produire. Nous voulons que l’internet redevienne un lieu décalé.

Mais il n’est pas seulement question de sécurité. Nous voulons aussi recréer un espace où de belles choses peuvent naître. Nous voulons qu’internet redevienne bizarre. Nous voulons retrouver l’ambiance de la fin des années 1990 et du début des années 2000 : ce chaos agréable et accueillant.

Vous parlez d’un internet qui redevient décalé et joyeux. À quoi cela ressemble-t-il pour vous aujourd’hui ?

C’est difficile à définir précisément, mais la communauté open source en est un bel exemple. Tumblr en est un autre : c’est là que j’ai découvert mon identité queer à l’époque.

Ce côté particulièrement déjanté et joyeux tient surtout à la création d’une communauté. Votre monde en ligne n’est pas moins réel que le monde physique. C’est un endroit où vous rencontrez des personnes qui deviendront peut-être de meilleurs amis que vos voisins. C’est ce genre de vibe que nous aimerions retrouver sur .meow.

La folie d’internet réside dans le fait d’être radicalement soi-même. Nous avons tous un petit grain de folie, et c’est ce qui rend le monde intéressant et internet amusant. C’est notre petit coin rempli de folie et de chats. Mais surtout, faites-en ce que vous voulez et soyez vous-même.

Ouvert à tout le monde, mais fidèle à sa mission

Imaginons que vous puissiez commencer à exploiter .meow dans un an et demi. Est-ce définitif ou devez-vous renouveler l’autorisation après quelques années ?

En principe, c’est permanent. Un TLD est une pierre angulaire d’internet et ne peut donc pas simplement disparaître. Même lorsqu’une organisation cesse ses activités, ICANN dispose de procédures pour gérer la situation.

Nous sommes cependant très clairs sur un point : nous ne voulons JAMAIS vendre notre gTLD à une autre entreprise. L’organisation à l’origine de .gay l’a pourtant fait. Pour nous, c’est le projet d’une vie. Même si je ne peux plus m’impliquer activement dans dotMeow, j’espère toujours pouvoir jouer un rôle au sein du conseil d’administration ou d’un conseil consultatif. C’est un projet qui nous tient à cœur et qui prend une ampleur inattendue.

Souhaitez-vous que .meow accueille uniquement des sites web et des services liés à la communauté queer, ou visez-vous plus large ?

Beaucoup plus large. .gay et .lgbt affichent aussi explicitement leur caractère queer, mais avec .meow nous optons pour un nom un peu plus discret, car certains titulaires ne souhaitent pas forcément être visiblement queer. Ce domaine s’adresse aux personnes queer et à leurs alliés, mais tout autant à celles et ceux qui trouvent simplement ce nom sympathique ou amusant et qui enregistrent donc un domaine chez nous.

Évidemment, nous préférerions ne pas voir de sites remplis de discours haineux. Mais si demain, le KKK (une organisation raciste américaine, NDLR) ou le Kremlin souhaite enregistrer un domaine .meow, nous accepterons volontiers cet argent pour en faire de belles choses.

Et si certaines personnes enregistrent un nom de domaine .meow dans le but explicite d’en faire un usage abusif ?

ICANN prévoit des règles très claires à ce sujet. En tant qu’opérateur de registre, vous avez peu de prise sur ce que quelqu’un fait sur votre TLD. Il existe toutefois des règles lorsque le contenu d’un site web est contraire à la loi. C’est aussi pour cette raison que vous devez collecter un minimum de données sur vos titulaires (les personnes qui enregistrent un nom de domaine).

Nous sommes très clairement ouverts à toutes les personnes, à tous les groupes et à toutes les organisations, y compris celles et ceux dont les positions ne correspondent pas à ce que nous défendons, mais bien entendu dans les limites de la loi.

Avec cet article, nous contribuons à réaliser ces objectifs de développement durable de l’Organisation des Nations Unies.